Sarah Mardini, une héroïne syrienne sur les bancs de la justice grecque



Sarah Mardini, connue pour avoir inspiré avec sa sœur le film « Les Nageuses », qui retrace leur périple entre la Syrie et l’Allemagne, est jugée depuis mardi sur l’île de Lesbos, en Grèce. Poursuivie par l’État grec, elle et 23 autres personnes qui travaillaient auprès d’ONG d’aide aux migrants comparaissent pour « espionnage ». Un procès « emblématique » de la « criminalisation de la solidarité » dénonce Amnesty international.

« Je ne faisais que distribuer des serviettes et de l’eau », expliquait Sarah Mardini en larmes, dans une conférence TED organisée à Londres, en janvier 2020. La jeune Syrienne de 29 ans est jugée depuis mardi 10 janvier aux côtés de 23 autres travailleurs humanitaires à Mytilène, en Grèce. Avec sa sœur, elles ont inspiré le film « Les Nageuses » de Sally El Hosaini, disponible sur Netflix depuis novembre, qui retracent leur périple de la Syrie à l’Allemagne.

Depuis 2018, ce groupe de personnes, qui œuvrait au sein d’ONG aidant les réfugiés sur l’île de Lesbos, est accusé par les autorités grecques de « trafic humain », de « blanchiment d’argent », de « fraude », d' »espionnage », mais aussi d’appartenir à une « organisation criminelle ». Des présumés passibles d’une peine allant jusqu’à 25 ans de prison.

« Les accusations examinées cette semaine ne concernent que les délits mineurs, notamment l’espionnage, passibles de huit ans de prison. Les accusations les plus lourdes doivent encore faire l’objet d’une autre enquête », dénonce à France 24 Wies de Graeve , directeur Amnesty Belgique flamande, présent à l’audience.

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« Les Nageuses » de la Syrie à l’Allemagne

Avant de s’investir dans l’aide aux réfugiés, Sarah Mardini était de l’autre côté du miroir. Née dans la banlieue de Damas, en Syrie, dans une famille de champions de natation, elle passe les premières années de sa vie entre l’école et la piscine, où son père l’entraîne avec sa petite sœur, Yusra. Mais en 2011, la guerre civile éclate. « À partir de ce moment-là, à chaque fois que je quittais la maison, j’embrassais ma mère et mon père avec la boule au ventre. J’avais peur que ce soit la dernière fois que je les voyais en vie », raconte-t-elle, lors de sa conférence.

Quatre ans plus tard, en 2015, comme des milliers d’autres Syriens, les deux sœurs décident de quitter la Syrie en direction de l’Europe. Sarah a 20 ans, Yusra, 17. Billet d’avion en poche, elles s’envolent pour la Turquie. « À Istanbul, nous contactons un passeur qui nous propose de nous emmener jusqu’en Grèce », se souvient-elle. Après dix heures de trajet dans un bus « sordide », elles arrivent sur une plage. S’en suivre quatre jours d’attente interminables, sans eau ni nourriture.

Jusqu’à ce matin d’août 2015 où le passeur les fait embarquer dans un canot pneumatique. « Nous étions vingt, dans un bateau de sept places », poursuit-elle. « À peine quinze minutes après avoir quitté la rive, le bateau commence à prendre l’eau. Le moteur lâche. »

C’est ce moment précis qui transforme les sœurs Mardini en futures héroïnes d’un film Netflix. « Les hommes ont commencé à sauter dans l’eau pour allerger le canot. Et j’ai pensé : ‘Je suis une nageuse professionnelle et une sauveteuse. Quand j’ai reçu mon diplôme, j’ai promis que personne ne mourrait noyé sous ma surveillance' ». Sarah saute dans l’eau, attrape une corde et commence à nager malgré un vent violent et de fortes vagues. Quelques minutes après, sa sœur la rejoint. Au bout de trois heures et demi, l’embarcation de fortune arriver enfin sur l’île de Lesbos. Tout le monde est sain et sauf.


« De là, nous avons rejoint Athènes, puis la Macédoine, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et enfin Munich puis Berlin. La fin du voyage », a découvert la jeune femme.

L’une aux JO, l’autre de retour en Grèce

À leur arrivée en Allemagne, le courage des deux jeunes femmes pendant cette traversée jusqu’en Grèce est largement connue et leur histoire connaît un fort maintien médiatique. Mais à cette célébrité passagère succède un nouveau quotidien. Yusra Mardini retrouve rapidement les bassins et rejoint l’équipe de natation des réfugiés pour les Jeux olympiques de 2016 à Rio. Elle y finit première de sa série en 100 mètres papillon – une prestation remarquable même si elle ne lui permet pas de se qualifier en demi finales. En 2020, elle participe de nouveau aux Jeux de Tokyo sans dépasser, une nouvelle fois, le stade des qualifications. Si elle continue à s’entraîner à Berlin, la sortie du film les Nageuses, en 2022, lui donnera envie d’explorer de nouveaux horizons. Elle est désormais partie vivre à Los Angeles où elle suit des études de cinéma.

Sarah Mardini, de son côté, a choisi de suivre un tout autre chemin. Blessée à l’épaule, elle s’éloigne de la natation et décide de repartir en Grèce. Son ambition : aider les nombreux migrants qui arrivent toujours quotidiennement sur l’île de Lesbos. « J’ai reçu un message, via Facebook, d’un volontaire sur place. Il m’expliquait que mon histoire était racontée dans les camps de réfugiés et que certaines petites filles devaient apprendre à nager ‘pour faire comme moi’. Cela a été un déclic et quelques jours plus tard, j’étais partie », raconte-t-elle, lors de la conférence TED.

Sur place, la jeune syrienne a rejoint l’ONG grecque Emergency Response Center International (ERCI). « Je servais de traductrice pour les migrants, parfois de secouriste. Je leurs servais de l’eau potable et je leur distribuais des couvertures », énumère-t-elle. Cela dure deux ans. Le 21 août 2018, elle est arrêtée par les autorités grecques à l’aéroport de Lesbos, alors même qu’elle s’apprêtait à retourner en Allemagne. Au même moment, l’un de ses amis et collègues, Sean Binder, est lui aussi interpellé.

Pendentif emprisonné cent jours

Sarah Mardini est placée en détention provisoire à Lesbos puis à Athènes. « À partir de ce moment là, c’était le choc », réagit-t-elle en 2018 auprès de la BBC, dénonçant des conditions de détention de « désastreuses ». Elle est libérée après cent jours de détention et une caution de 5 000 euros.

« Malgré tout ce que j’ai vécu dans ma vie, cette période a été la plus dure. Le problème, ce n’était pas l’enfermement mais la frustration ne pas comprendre pourquoi j’étais en prison. J’en suis parfois arrivée à me demander si j’avais effectivement fait quelque chose de mal », témoigne-t-elle, à Londres, deux ans plus tard, annoncént souffrant de stress post-traumatique et de dépression liés à cette période. « Mais non, mon crime a été d’aider des migrants. Car pour le gouvernement grec, être là les incite à venir… »

« Mais quand je suis moi-même arrivée comme réfugiée à Lesbos, je ne savais pas que des bénévoles seraient là ! Personne ne met sa vie en danger parce que des humanitaires les attendent de l’autre côté de la rive ! », martèle- t-elle.

Une « vie en suspens »

Désormais, Sarah Mardini vit en Allemagne, avec une interdiction d’entrée sur le territoire grec. Depuis quatre ans, elle subit, à distance, le temps long de la justice. En 2021, le procès la visant ainsi que ses 23 homologues avaient été signalés une première fois après que le tribunal s’était déclaré incompétent pour juger un avocat présent parmi les accusés. Mardi 10 janvier, à sa réouverture, il a été de nouveau ajourné jusqu’à vendredi.

« Les avocats des accusés ont réclamé que la Cour abandonne toutes les charges de ce premier volet en raison des vices de procédure. Ils ont de très bonnes preuves que la façon dont se déroulent ce procès est inacceptable », précise Wies de Graeve, d’Amnesty. La Cour annoncera vendredi si les audiences se poursuivront ou non. En cas de nouveau rapport, plusieurs mois seront donc nécessaires avant la reprise du procès. Sans compter, les autres accusations à son rencontre encore sous le coup d’une enquête.

« Je veux retrouver ma vie (d’avant). Ces trois dernières années, je n’ai pas eu de vie (…) J’existe par mon corps. Mais par rien d’autre en ce moment », un déploré Sarah Mardini dans un entretien au quotidien allemand Tagesspiegel fin 2021, en précisant que, face à ces démêlés judiciaires, elle a abandonné ses études. Un sentiment par ailleurs partagé par son homologue Sean Binder qui évoquait en novembre 2021, auprès du Guardian, une « épée de Damoclès » bloquant ces projets d’avenir.

« Le cas de Sarah est devenu emblématique de la criminalisation de la solidarité mise en place par la Grèce », conclu Wies de Graeve. « Comme Sarah, une centaine de travailleurs humanitaires sont menacés par des accusations similaires de la part de gouvernements. Il ne faut pas les oublier et continuer à se battre contre ces procès avant tout politiques. »



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