Les Irlandaises rouvrent le débat sur l’avortement, 10 ans après la mort de Savita Halappanavar


Des manifestants sont descendus ce week-end dans les rues de Dublin pour exiger une réforme de la loi sur l’avortement en Irlande, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Savita Halappanavar, une dentiste indienne qui s’était vu refuser une IVG alors qu’elle faisait une fausse couche. La jeune femme est devenue un symbole de la réforme de l’avortement en Irlande.

« L’avortement est un droit humain », pouvait-on lire sur la pancarte de la marche commémorant le dixième anniversaire de la mort de Savita Halappanavar. Des centaines de personnes sont descendues dans les rues de Dublin, samedi 29 octobre, pour honorer la mémoire de cette jeune femme de 31 ans, décédée en 2012 dans un hôpital de Galway, après s’être vu refuser un avortement.

Sa mort est l’une des raisons qui ont poussé le gouvernement à organiser un référendum historique abrogeant l’interdiction constitutionnelle de l’IVG en 2018. Mais quatre ans plus tard, il reste très difficile pour les Irlandaises de préconiser à ce droit : seules 10 maternités sur les 19 que compte le pays propose l’IVG et moins d’un généraliste sur neuf, selon les chiffres fournis par Freedom of Information (FOI).

Face à cette situation, les militantes intimées à l’abolition de la limite de 12 semaines de grossesse et à la fin de la période d’attente de trois jours avant qu’une femme puisse se faire avorter, rapporte le journal temps irlandais. Elles demandent également à créer un mémorial permanent en l’honneur de Savita Halappanavar.


« Vous êtes dans un pays catholique »

Il y a dix ans, le 28 octobre 2012, Savita Halappanavar décédait d’une septicémie après un refus d’avortement, dans un hôpital de Galway en Irlande, alors qu’elle faisait une fausse couche. La dentiste indienne est enceinte de son premier enfant. Au cours du quatrième mois, de fortes douleurs la conduit à l’hôpital. Les médecins lui confirment qu’elle est en train de faire une fausse couche.

Pendant une semaine, avec son conjoint, elle supplie les médecins de pratiquer un avortement. Mais ils refusent, au motif que le cœur du fœtus bat encore. « Vous êtes dans un pays catholique », ont affirmé les médecins, selon des propositions rapportées par le mari de Savita.

Sa mort a relancé le mouvement des droits à l’avortement en République d’Irlande et conduit à la loi de 2018 sur la santé permettant l’interruption de grossesse sous surveillance médicale, jusqu’à 12 semaines et plus tard si la grossesse présente un risque grave pour la santé de la mère ou s’il y a une anomalie fœtale mortelle.

Moins d'un mois après la mort de Savita Halappanavar, des manifestants ont défilé le 17 novembre 2012 dans le centre de Dublin, exigeant que le gouvernement irlandais veille à ce que des avortements susceptibles d'être pratiqués pour sauver la vie des femmes.
Moins d’un mois après la mort de Savita Halappanavar, des manifestants ont défilé le 17 novembre 2012 dans le centre de Dublin, exigeant que le gouvernement irlandais veille à ce que des avortements susceptibles d’être pratiqués pour sauver la vie des femmes. © Shawn Pogatchnik, AP

L’affaire X

En 2012, à la mort de Savita Halappanavar, les commentateurs irlandais font le parallèle avec une autre affaire datant de 1992, baptisée l' »affaire X », dans laquelle une jeune fille de 14 ans tombe enceinte après avoir été violée par un proche de la famille. Nommée « X » dans les procès-verbaux et dans les médias pour protéger son identité, l’adolescente explique à sa mère vouloir se suicider à cause de sa grossesse non désirée.

Ses parents veulent l’emmener au Royaume-Uni, en secret, pour un avortement. Avant le départ, la famille demande à la police irlandaise si un prélèvement ADN du fœtus pourrait permettre la condamnation de son agresseur. Alors mises au courant, les autorités l’empêchent de se rendre à l’étranger et l’affaire va jusqu’à la Cour suprême de Dublin, qui finit par autoriser sa sortie du territoire.

Selon Nathalie Sebbane, maîtresse de conférences en civilisation irlandaise à l’université Sorbonne Nouvelle, et spécialiste des droits des femmes en Irlande, le nombre d’avortements à l’étranger a augmenté après l’affaire X. « Des milliers de femmes ont fait le choix d’avorter à l’étranger comme elles ne risquaient plus d’être jugées », précise-t-elle.

« D’autres ont continué à le faire en Irlande, mais dans des conditions épouvantables. L’ordre moral que l’Église imposait à la population dans les années 1990 était encore très fort.

L’influence de l’Église

La criminalisation de l’avortement en Irlande remonte à une loi britannique de 1861, l’Offences Against the Person Act. Elle rend passible d’une peine de prison de 14 ans susceptible de subirait ou aiderait une femme à pratiquer une interruption de grossesse.

Puis, en 1983, l’Irlande a introduit dans sa constitution le huitième amendement selon lequel « l’Etat reconnaît le droit à la vie du fœtus et, tout en tenant compte du droit égal de la mère à la vie, s’engage à acceptent ce droit dans sa législation et, dans la mesure du possible, à le défendre et à le faire valoir par ses lois. »

« Dans les années 1980, c’est le retour en force de la puissance catholique », relate Nathalie Sebbane. « Les groupes pro-vie irlandais sont très présents. Ils vont jusqu’à faire intervenir des prêtres dans les églises le dimanche avec un discours qui dit que l’IVG est un crime.

Dans les années 1990, l’Irlande vit un boom économique, sur le surnom du « Tigre Celtique ». Mais avec la crise de 2008, elle voit sa croissance s’écrouler, avant de retrouver des couleurs, sous perfusion de l’Europe et du FMI. « En 2012, on est dans une tout autre société irlandaise », explique-t-elle. « Les médias commencent à élargir leur sphère d’influence et l’Église perd de son influence au gré des scandales sexuels. »

Aujourd’hui, la question de la collusion entre l’Église et l’État « n’existe plus », affirme Nathalie Sebbane. « Plus personne ne veut croire en l’Église catholique. Mais cela ne veut pas dire que tous les Irlandais ont perdu la foi.

Le droit à l’avortement en Europe

En Europe, l’interdiction totale de l’avortement reste une exception : en Andorre, au Vatican et à Malte où l’avortement peut entraîner une peine de 18 mois à 3 ans de prison. Dans d’autres pays, le droit à l’avortement a marqué un recul, à l’instar de la Pologne et de la Hongrie qui ont durci leurs règles.

En Italie, avec la victoire de Giorgia Meloni, de nombreux Italiens craignent la fin possible du droit à l’avortement. La Première ministre italienne a mis en avant tout au long de sa campagne une politique profondément nataliste et, par conséquent, n’est pas en faveur de l’avortement.

« Les jeunes femmes ne sont plus dans le camp de la honte »

Comme en Europe, l’avenir du droit à l’avortement reste fragile en Irlande. Pour Nathalie Sebbane, c’est grâce aux mouvements d’activistes et de militantes féministes que le débat est sur le devant de la scène. « Ce qui a fait bouger les choses, c’est la rue, pas la politique », martèle-t-elle. « Le monde politique est resté très conservateur quel que soit le parti. Les groupes politiques restent figés et ont beaucoup de mal à faire bouger les choses.


« Les jeunes femmes ne sont plus dans le camp de la honte, elles ne sont plus invisibles. Elles ont investi l’espace public alors que, pendant des décennies, elles ont été réduites à l’espace privé. Depuis qu’elles ont pris la parole, elles ne se sont plus jamais tues.





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