le juge Alexandre de Moraes, un homme de droite devenu l’indispensable allié de Lula



Alexandre de Moraes, juge du Tribunal suprême fédéral, la plus haute instance du pouvoir judiciaire au Brésil, a promis, mardi, de punir tous les responsables de l’attaque des lieux de pouvoir à Brasilia le 8 janvier. Depuis des années, il mène un bras de fer avec Jair Bolsonaro et ses alliés. Portrait.

Le crâne brillant, le regard sévère et une gestuelle austère lui valant le surnom de « Robocop », Alexandre de Moraes a promis, mardi 10 janvier, de « combattre avec fermeté le terrorisme, ces putschistes qui veulent instaurer un régime d’exception », deux jours après l’assaut contre les principaux lieux du pouvoir brésilien.

Juge du Tribunal suprême fédéral, la plus haute instance judiciaire du Brésil, Alexandre de Moraes superviser l’enquête sur les troubles perpétrés dimanche dans la capitale Brasilia par des milliers de partisans de Jair Bolsonaro. Depuis 2019, il incarne l’opposition institutionnelle à l’ancien président d’extrême droite.

Du professorat au ministère de la Justice

Marié et père de trois enfants, Alexandre de Moraes, 54 ans, est un « pur produit de l’élite de São Paulo », décrit le quotidien brésilien O Estado de S. Paulo. C’est à l’Université de São Paulo, l’une des meilleures d’Amérique latine, qu’il reçoit son diplôme de droit en 1990, avant d’enseigner la discipline dans le même établissement.

Un an plus tard, en 1991, il arrive à la première place du concours d’admission au ministère public de l’État de São Paulo et devient procureur de justice à l’âge de 23 ans.

En 2002, il est nommé secrétaire à la Sécurité publique de l’État de São Paulo puis mène une répression implacable des manifestations étudiantes. Une « ligne dure » qui lui vaut de nombreuses critiques de la gauche.

En janvier 2015, il est au centre d’une controverse lorsque le quotidien O Estado de S. Paulo publie une enquête affirmant qu’il est intervenu pour défendre la coopérative Transcooper, soupçonnée d’appartenir à l’une des plus grandes organisations criminelles du pays, le PCC (Primeiro Comando da Capital), ce qu’il nie. Alexandre de Moraes remporte le procès contre des personnes qui l’accusent d’être l’avocat du PCC.

Conservateur et affilié au Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) au pouvoir de 1994 à 2002, il est nommé ministre de la Justice en 2016 dans le gouvernement qui suit la destitution de Dilma Rousseff. Une « erreur de casting », critique le magazine Epoca.

Une nomination hautement controversée

En février 2017, sa nomination au Tribunal suprême fédéral par le président Michel Temer fait polémique. Alexandre de Moraes, jugé par l’intelligentsia brésilienne trop à droite et trop partisane, n’a aucune expérience en tant que juge. Il remplace Teori Zavascki, mort dans un accident d’avion quelques semaines plus tôt, juge qui était chargé du volet politique de l’affaire « Lava Jato » (« lavage express »)le plus gros scandale de corruption de l’histoire du pays.

Cette nomination est une surprise dans le pays et considérée par beaucoup comme une violation du principe constitutionnel de séparation des pouvoirs. Un autre élément provoque la controverse : plusieurs des sénateurs qui confirment la nomination d’Alexandre de Moraes sont d’anciens collègues ministres, dont Romero Juca et le chef de la Chambre haute, Renan Calheiros – tous deux inculpés dans l’affaire Lava Jato.

Au lendemain de sa nomination, les médias brésiliens font également état d’une affaire qui remonte à 2004. L’ancien professeur est soupçonné d’avoir justifié l’usage de la torture devant ses étudiants en droit à l’Université de São Paulo. L’information est vivement démentie par son entourage.

Au Tribunal suprême fédéral, le juge s’avère être une figure charismatique, jouant les tacticiens et se montrant ouvert au dialogue avec des personnalités politiques de tous bords et des hauts gradés de l’armée. Il est chargé d’un dossier épineux sous la présidence Bolsonaro : une vaste enquête sur les réseaux de diffusion en masse de fausses informations.

En 2019, le Tribunal suprême étend ses pouvoirs, permettant à Alexandre de Moraes d’agir à la fois comme enquêteur, procureur et juge dans certaines affaires. Alors que la Cour suprême américaine se prononce sur 100 à 150 affaires par an, les 11 juges du Tribunal suprême et leurs assistants ont rendu, quant à eux, 505 000 décisions au cours des cinq dernières années, selon le New York Times.

Bête noire de Jair Bolsonaro

Dès 2019, Alexandre de Moraes s’érige en fervent opposant institutionnel à Jair Bolsonaro, devenu président le 1euh Janvier.

Le point d’orgue du bras de fer entre les deux hommes se déroule en août 2021, lorsque le magistrat ordonne une enquête pour « désinformation » contre le présidentaprès ses attaques contre la validité du vote électronique, utilisé au Brésil depuis 1996.

Quelques jours plus tard, le 7 septembre, à l’occasion de la fête nationale, Jair Bolsonaro prend le magistrat pour cible dans un discours enflammé : « Je ne fais pas acception plus la moindre décision d’Alexandre de Moraes. Ma patience a des limites », assure-t-il devant des milliers de manifestants réunis à São Paulo. Il demande aussi à ses partisans d’encercler le Tribunal suprême fédéral – une tentative d’auto-putsch.

Les « décisions » citées par Jair Bolsonaro concernent notamment l’arrestation de militants bolsonaristes qui menacent ouvertement les institutions démocratiques sur les réseaux sociaux.

Au grand barrage de Jair Bolsonaro, Alexandre de Moraes encore plus de pouvoir en prenant la tête du Tribunal supérieur électoral (TSE) en août 2022, un poste clé à quelques semaines de la présidentielle d’octobre. Chargé de l’organisation du scrutin, le TSE a également la possibilité de sanctionner les candidats qui commettent des irrégularités.

Héros de la gauche, ennemi n° 1 de la droite

Suivi par près d’un million de personnes sur Twitter, Alexandre de Moraes a fait de son compte un espace pour exprimer sa position sur les questions brûlantes de la vie brésilienne. Comme en novembre, lorsqu’il s’exprime sur le résultat de l’élection présidentielle : « Le peuple s’est librement et la démocratie a gagné !!! », écrit Alexandre de Moraes, pour qui le Brésil mérite la « paix  » et la « sérénité ». Avant de tacler l’ancien président Jair Bolsonaro : « Les extrémistes antidémocratiques ont purifié l’application de la loi pénale et elle le sera. »


S’il a été condamné pour corruption par le Tribunal suprême et emprisonné en 2018 et 2019, Luiz Inácio Lula da Silva a trouvé un allié de taille dans la personne du magistrat, devenu le frein le plus efficace au pouvoir de Jair Bolsonaro.

Lors de l’investiture du président Lula le 1euh janvier, Alexandre de Moraes a été embrassé et applaudi par de nombreux invités présents au palais du Planalto et à la réception à l’Itamaraty – le ministère brésilien des Affaires étrangères –, rapport l’hebdomadaire Veja.

Désormais, Alexandre de Moraes tient entre ses mains l’avenir judiciaire de Jair Bolsonaro, privé de son immunité présidentielle. Soupçons d’abus de pouvoir sur la Police fédérale afin de protéger ses fils, diffusion de fausses informations électorales… Quatre enquêtes visant l’ex-président brésilien sont adaptées par le juge du Tribunal suprême.

>> À lire aussi : « Corruption, fausses informations, Covid… Les casseroles judiciaires de Jair Bolsonaro »

Après l’attaque des principaux lieux du pouvoir brésilien, le juge a émis, mardi 10 janvier, un mandat d’arrêt contre Anderson Torres, ancien ministre de la Justice de Jair Bolsonaro, pour collusion présumée avec les émeutiers en tant que secrétaire à la Sécurité de la capitale. Lundi, il avait déjà ordonné le démantèlement des campements installés par les bolsonaristes à travers le pays devant les casernes de l’armée pour réclamer un coup d’État militaire, ordonnant l’emprisonnement de tous ceux qui refusaient de partir.

Démis de ses fonctions dimanche dans la faute des incidents, Anderson Torres se trouve actuellement sur le sol américain, comme Jair Bolsonaro, qui avait quitté le Brésil deux jours avant l’investiture de Lula. Le bras de fer entre Alexandre de Moraes et Jair Bolsonaro est loin d’être terminé.

Chronologie

  • 13 décembre 1968 : naissance à Campos do Jordão (État de São Paulo).
  • 1990 : diplôme en droit de l’Université de São Paulo (USP).
  • 1991 : professeur associé à la faculté de droit de l’USP.
  • 1991 : Alexandre de Moraes arrive à la première place du concours d’admission au ministère public de l’État de São Paulo et devient procureur.
  • 2002 : ayant quitté le ministère public, il est nommé secrétaire à la Justice et à la Citoyenneté de l’État de São Paulo.
  • 2005 : il est nommé membre du Conseil national de la justice (CNJ) par le président de la République, Luiz Inácio Lula da Silva.
  • 2007-2010 : secrétaire municipal aux Transports de São Paulo.
  • 2010 : il fonde un cabinet d’avocats spécialisés en droit public.
  • 2014 : secrétaire à la Sécurité publique de l’État de São Paulo.
  • 2016-2017 : ministre brésilien de la Justice et de la Sécurité publique.
  • 2017 : nomination au Tribunal suprême fédéral.
  • 2022 : il devient président du Tribunal électoral supérieur (TSE).





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